Claude Simon, La Séparation, Postface de Mireille Calle-Gruber

distinction

La Séparation est l’unique pièce de théâtre écrite par Claude Simon ; elle est tirée de L’Herbe, roman consacré à la figure charismatique de sa tante paternelle, « tante Mie », humble et vitale comme l’herbe qu’ « on ne voit pas pousser ».

La pièce en deux actes est nettement structurée. Unité de temps : une journée. Unité de lieu : deux cabinets de toilette contigus, séparés par une mince cloison. S’y tiennent deux couples, d’un côté Sabine (Catherine Hiegel) et Pierre (Alain Libolt) les parents de Georges, de l’autre Georges (Pierre-François Garel) et sa femme Louise (Léa Drucker) qui s’apprête à le quitter. Tout autour, une propriété agricole dont les récoltes pourrissent sur pieds. Deux générations, deux classes sociales, deux guerres mondiales. Unité d’action : l’inaction de quatre personnages comme « en sursis », suspendus à l’énigme de vie et de mort de la tante Marie qui agonise depuis des jours.

Cette constellation cependant a la plasticité d’une cantate à 4 voix où les mots, repris de lèvres en lèvres, multiplient les variations entre chant de la terre et requiem athée. Le tragique prend les traits d’une garde (Catherine Ferran), ange bossue messagère de la langue des mourants, comptable du temps compté. Et du modeste héritage de Marie dévolu à Louise, ce qui l’oblige.

Alain Françon fait accueil accordé à la puissance littéraire de Claude Simon : il active les miroirs des cabinets de toilette, il en fait des surfaces de réfraction où le texte ricoche en mille éclats métaphoriques des eaux profondes de l’intime. Les personnages ne s’adressent - ne s’agressent - qu’indirectement, questionnant dans le miroir eux-mêmes autant que l’autre. Ouvrant les abymes d’un espace intermédiaire où tout peut arriver : choses, images, rêves, jouissances et désillusions passées naissent à neuf dans le présent-gigogne de la mise en scène. Le théâtre en est tout retourné : ni monologue ni dialogue, les répliques sont moins une méditation qu’une sensorialité exacerbée de la finitude humaine. Et les comédiens touchent au sublime, habitants magnifiques des désirs et des deuils, emportés dans le flux du vivant au bord de la perte - la nature cyclique, édénique, cosmique, éternelle, fatale.

Claude Simon notait dans son synopsis : « Tout se passe sous les mots qu’on prononce, comme le tracé d’un ruisseau souterrain est révélé dans les champs par une herbe plus verte ». Alain Françon, à l’écoute des rythmes du texte, le sait : on ne peut révéler la source souterraine des entre-dits sans réveiller, sous les conventions, l’effervescence des sortilèges du théâtre qui font sa vérité. Relevant le défi avec l’audace maîtrisée qui est la sienne, il signe ainsi la véritable création de La Séparation.

Claude Simon, La Séparation, Postface de Mireille Calle-Gruber,
Les éditions du Chemin de fer, 2019.
La pièce fut montée par Nicole Kessel au Théâtre de Lutèce en 1963, le texte était resté inédit.
Claude Simon, L’Herbe, Minuit, 1958.

Mireille Calle-Gruber - Professeur à La Sorbonne Nouvelle et écrivain, ayant droit moral pour l'œuvre de Claude Simon

Visuel : Claude Simon, Pour une scénographie de La Séparation, gouache sur papier journal (Le Monde, 1er juin 1960).
Avec l'aimable autorisation de Mireille Calle-Gruber. 


Chancellerie des universités de Paris – Bibliothèque littéraire Jacques Doucet